Quand je vis ces poulpes, je fus doublement désolée: d'abord parce qu il n y a pas plus charmant que ces bestioles à tentacules, ensuite parce que je n'ai jamais aimé le poulpe cru. Mais il eût été impoli de refuser un plat. Je détournai le regard au moment du meurtre. L'une des dames déposa la première victime dans mon assiette. Ce poulpe menu et joli comme une tulipe me brisa le cœur. "Mâche vite,avale et puis dis que tu n'as plus faim", pensai-je. Je l'enfoncai dans ma bouche et essayai d'y planter les dents . Il se passa alors une chose atroce:les nerfs encore vifs du poulpe lui intimèrent de résister et le cadavre vengeur attrapa ma langue de toutes ses tentacules. Il n'en démordit plus.Je hurlai autant que l'on peut hurler quand on a la langue gobée par un poulpe..Je la tirai afin de montrer ce qui m'arrivait: les dames éclatèrent de rire.J'essayai de détacher l'animal avec mes mains: impossible,les ventouses collaient formidablement.Je voyais le moment où j'allais m'arracher la langue. Amélie Nothomb, Ni d'Eve ni d'Adam