Je me sentis extraordinairement stupide avec ma pédagogie à deux sous. Pour retomber sur mes pattes, je parlai de n'importe quoi: quels aliments mangeait-il? Péremptoire, il répondit: - Ourrrrhhhh. Je croyais connaître la cuisine japonaise, mais cela, je n'avais jamais entendu. Je lui demandai de m'expliquer. Sobrement, il répéta: - Ourrrrhhhh. Oui, certes, mais qu'était-ce? Stupéfait, il me prit le carnet des mains et traça le contour d'un oe; uf. Je mis plusieurs secondes à recoller les morceaux dans ma tête et m'exclamai: - Œ uf! Il ouvrit les yeux comme pour dire: Voilà! - On prononce oe; uf, enchaînai-je, oe; uf. - Ourrrrhhhh. - Non, regardez ma bouche. Il faut l'ouvrir davantage: oe; uf. Il ouvrit grand la bouche: - Orrrrhhhh. Je m'interrogeai: était-ce un progrès? Oui, car cela constituait un changement. Il évoluait, sinon dans le bon sens, du moins vers autre chose. - C'est mieux, dis-je, pleine d'optimisme. Amélie Nothomb, Ni d'Eve, ni d'Adam